L’art est dans la limitation
L’art est dans la limitation

Pourquoi la musique des années 1960-1970 est-elle d’une qualité sans commune mesure avec ce qui se fait aujourd’hui ? À l’époque, les techniques d’enregistrement étaient plutôt rudimentaires, les bandes coûtaient cher, le nombre de pistes était limité, etc. 
Aujourd’hui, le premier venu dispose des moyens techniques pour enregistrer un album dans son garage. Pour autant, a-t-on assisté à une recrudescence des talents ? Pas exactement…Et pourquoi cela ?

Parce que l‘art est dans la limitation

OK, la formule sonne bien, mais qu’est-ce que ça veut dire au juste, l’art est dans la limitation ?

Pour répondre, tentons d’appliquer nos propres préceptes, limitons-nous à ne parler que de musique.

1 – Sans “angle de vue”, pas de véritable propos

En premier lieu, la limitation dans l’art, c’est le fait de ne pas tout dire… de raconter les choses selon un angle de vue, forcément partiel et partial, afin de susciter l’émotion, stimuler l’imaginaire et donner à réfléchir.

Dans les années 1960-1970, nombre de chanteurs étaient ostensiblement engagés, se faisant les porte-paroles d’un courant de pensée, voire d’une génération : Bob Dylan, Jean Ferrat, Léo Ferré ou dans un tout autre style : Michel Sardou. De nos jours, les artistes engagés existent toujours, mais souvent plus par les actes que par les mots (typiquement : les Enfoirés). Le mainstream n’apprécie pas les chanteurs « clivants ».

2 – Il y a des règles à respecter…

 L’art, par essence, est en rupture avec le commun, le banal, l’ordinaire. Or lorsqu’on veut se placer efficacement en rupture, il ne faut changer qu’un seul paramètre à la fois, au risque de ne pas être compris du tout. 

Les groupes de Metal, qui incarnent une certaine forme de rébellion, sont en réalité très conventionnels : ils jouent « mélodique et carré », dans le plus strict respect des règles de composition musicale… En fait, ce sont les héritiers les plus proches de JS Bach (a.k.a. le shredder originel). Leur principal élément différenciant, c’est la saturation du son (et les cheveux longs).

3 – Le paradoxe du choix : plus, c’est moins !

 Plus le choix est vaste, plus il est difficile de séparer “le bon grain de l’ivraie”. Certaines études montrent qu’au delà de 3-4 options, nous ne sommes plus en mesure de choisir efficacement. De plus, choisir représente un vrai coût en temps et en énergie mentale.

C’est pourquoi on s’en remet généralement à des experts, des tiers de confiance (directeurs artistiques, associations de consommateurs, journalistes, amis) pour opérer pour nous une pré-sélection de ce qui vaut le coup.

Dans les années 1960-1970, les directeurs artistiques des maisons de disque ne déléguaient pas au grand public le choix de leurs artistes. Et c’était mieux ainsi, pour deux raisons :

  • Ils avaient généralement un goût musical plus sûr que l’homme de la rue
  • Les maisons de disque misaient au long cours sur leurs artistes en les entourant des bonnes personnes et en leur laissant le temps de développer et maturer leur style.

Ainsi, avant d’être présentés au grand public, les artistes devaient avoir passé le filtre le plus sélectif : celui de la profession.

Aujourd’hui, un artiste peut atteindre une notoriété mondiale en quelques semaines, à partir d’une simple vidéo sur YouTube devenue virale. Voici quelques artistes qui ont percé grâce à internet : Justin Bieber, Ed Sheeran, Carly Rae Jepsen, Susan Boyle, Gotye, Grégoire, Lilly Allen, Laurie. Un peu de bon certes… mais pas que…

4 – On fait plus souvent mouche avec une seule balle dans le revolver

Lorsque nos ressources sont limitées, cela nous rend plus concerné, concentré, voire créatif (la limitation créant une opportunité de faire les choses différemment).

Mais surtout, on fait en sorte que chaque tentative compte. Et bien souvent, l’urgence et l’unité de l’intention transparaissent dans l’œuvre.

Au début des années 1960, lorsqu’une journée de studio coûtait très cher, les chansons étaient principalement enregistrées “live”, après avoir été répétées en amont. Pour arriver dans la cabine d’enregistrement, il fallait déjà être un musicien confirmé.

Par exemple, le premier album des Beatles, “Please Please Me”, sorti en 1963, a été enregistré en moins de 10 heures !

5 – La limite est justement ce qui caractérise l’exceptionnel

Dans toute performance artistique, l’approche des limites techniques de l’interprète talentueux créé chez le spectateur une “tension-résolution” qui génère l’émotion. Typiquement, la note haute à la fin d’une chanson (par exemple le Nessun Dorma de Puccini).

 Au cours des années 1980, les standards en termes de virtuosité dans la musique pop / rock ont drastiquement évolué… Même si bien souvent, les gains en compétence technique se sont faits au détriment de la musicalité.

Dans les années 1960, les guitar heroes, (Jimi Hendrix, Eric Clapton, Jimmy Page) étaient des musiciens blues qui exploraient les limites d’un instrument nouveau. Vingt ans plus tard, leurs solos les plus épiques sont abordables par des guitaristes débutants…

La guitare est entrée depuis les années 1980 dans l’ère des hyper-techniciens, des monstres froids de virtuosité (Joe Satriani, Steve Vai, Yngwie Malmsteen, etc.). 

Mais la virtuosité, on s’en lasse étonnamment vite : une fois la surprise passée, quand on comprend qu’il n’y a pas de limites, tout ce qui peut arriver à partir de là nous laisse profondément indifférent.

 6 – « Faire simple » pour toucher les cœurs et les âmes

En tant qu’humains, nous ne pouvons pas retenir beaucoup d’information, ni analyser ce que nous sentons, goutons ou entendons au-delà de 4-5 éléments concomitants.

C’est pourquoi, dans la plupart des domaines de la vie, il faut s’efforcer de garder les choses simples (principe KISS, pour “Keep It Short & Simple”). 

D’ailleurs, faire simple, écarter le superflu pour se concentrer sur l’essentiel tout en le rendant intelligible, est un vrai talent, que peu d’entre nous possèdent.

Aujourd’hui, la pauvreté du propos artistique d’une chanson peut être facilement compensée par des effets de production (sons amusants, nappes de synthétiseurs, compresseur, auto-tuner, etc.), un peu comme avec les additifs “E***” dans l’industrie agro-alimentaire.

Lorsque les moyens de production étaient plus limités, il fallait que la chanson sonne déjà bien en configuration minimaliste (typiquement guitare-voix) pour être considérée comme digne d’être enregistrée.  

 Hormis quelques exceptions notables (par exemple : Bohemian Rhapsody de Queen), les meilleures chansons sont plutôt dans l’économie de moyens : One de U2, Yesterday des Beatles, We will rock you de Queen, Mercedes Benz de Janis Joplin.

Conclusion

Et vous ? Quelles sont les limitations qui contribuent à vous rendre meilleur ? Pourquoi ? Quelles autres limitations devriez-vous adopter ? Et qu’attendez-vous pour vous y mettre ? 

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