Vous n’avez rien à me dire ? Parlons-en !
Vous n’avez rien à me dire ? Parlons-en !

Vous avez sûrement remarqué qu’il est plus facile de parler avec certaines personnes (vos amis, votre kiné) que d’autres (votre boss, votre ado).

Avec les premières, tout peut donner lieu à une discussion profonde et passionnante, aux développements riches et inattendus.

Avec les secondes, échanger quelques banalités relève du chemin de croix.

Comment cela se fait-il ?

Cet article explore les raisons pour lesquelles la communication entre deux personnes a du mal à s’établir ou à se poursuivre.

Pour ce faire, nous nous appuierons sur un outil puissant, issu de l’Analyse Transactionnelle d’Eric Berne : les positions de vie.

C’est parti !

0 – PRÉAMBULE : LES POSITIONS DE VIE SOCIALES

La première chose que les gens essaient d’évaluer lorsqu’ils se rencontrent, c’est la nature du rapport de forces qui va s’établir entre eux.

Il y en a 4 possibles :

+ / + : « Je suis OK ; tu es OK »  

J’ai de la valeur aux yeux de l’autre et il en a à mes yeux.

–> Sentiment de « confiance fondamentale » incitant à l’ouverture, la prise d’initiative, la collaboration.

+ / – : « Je suis OK ; tu n’es pas OK »  

J’ai de la valeur aux yeux de l’autre ; il n’en a pas à mes yeux.

–> Sentiment de supériorité, condescendance, dévalorisation de l’autre.  

– / + : « Je ne suis pas OK ; Tu es OK »  

Je n’ai pas de valeur aux yeux de l’autre ; il en a à mes yeux.

–> Sentiment d’infériorité, de rejet, généralement caractérisé par un repli sur soi.

– / – : « Je ne suis pas OK ; Tu n’es pas OK »  

Je n’ai pas de valeur aux yeux de l’autre ; il n’en a pas à mes yeux.

–> Sentiment de rejet de soi et de l’autre ; croyance en l’incapacité de l’autre à apporter une quelconque aide.

Ces positions de vie sociales (PdVS) constituent une grille de lecture précieuse dans l’analyse de la “non-communication” entre deux individus.

En effet, une non-communication à votre initiative proviendra nécessairement de l’une des trois perceptions suivantes :

  • Votre interlocuteur n’en vaut pas la peine (PdVS : +/-)
  • Le duo que vous formez avec votre interlocuteur n’en vaut pas la peine (PdVS : -/-)
  • Vous n’en valez pas la peine (PdVS : -/+)

Nous allons maintenant explorer, pour chacune de ces positions de vie sociales, ce qui précisément peut faire obstacle à la communication.

NOTA : Les titres de parties qui suivent correspondent à quelque chose que le “non-communiquant”, poussé dans ses retranchements, pourrait dire pour justifier son mutisme.

 

1 – « Vous m’êtes étranger » :  PdVS : +/-

Problématique principale :

Retour sur investissement de la relation perçu comme trop faible par l’écouté

Piste de solution :

Alignement de l’écoutant sur le fond et ou/ la forme de l’écouté

Ici, communiquer représente un coût que je ne suis pas prêt à consentir au regard des bénéfices que j’estime pouvoir en tirer.

Voici 3 types de pensée, appartenant à la position de vie sociale : + / – , qui font obstacle à la communication. :

A – « Je ne vous connais pas »

Lorsque nous rencontrons pour la première fois une personne, nous la jaugeons en quelques secondes. Si elle ne répond pas instantanément à certains codes (vestimentaires, gestuels, langagiers, etc.) nous adopterons alors vis-à-vis d’elle une attitude de défiance, de suspicion.  Nous nourrirons des préjugés du type : « il n’est pas fiable, il n’est pas bien intentionné, il ne sait pas de quoi il parle, il ne peut rien m’apporter de bon ».

Ex. Dans le Petit Prince de Saint-Exupéry, l’astéroïde d’où provient le Petit Prince est découvert par un astronome Turc. Il présente sa découverte dans un congrès international d’astronomie, vêtu d’un costume traditionnel. Personne ne le croit. Quelques années plus tard, il présente à nouveau sa découverte, cette fois élégamment vêtu à l’Européenne et là tout le monde le croit sans problème.

B – « Vous ne me connaissez pas »

Une relation authentique ne s’établit que sur la base d’une connaissance « profonde » de l’autre. 

Apprendre à connaître quelqu’un prend un certain temps car :

  • Une personnalité est généralement complexe, nuancée, secrète
  • Le processus de découverte de l’autre requiert une certaine retenue, pour ne pas dire pudeur

À quelqu’un qui voudrait se comporter d’emblée comme votre ami, par exemple en vous donnant un conseil déplacé sur un aspect très privé de votre vie, vous seriez tenté de répondre :

« Nous n’avons aucun vécu commun, vous ne savez pas quelles sont mes valeurs, mes craintes, mes aspirations… Tout ce que vous pourrez me dire manquera de pertinence, de poids, de résonance. »

C – « Je n’ai pas besoin de vous connaître »

En le voyant, on peut se dire de quelqu’un qu’il a l’air bien sympathique, mais que la relation potentielle qu’il nous offre ne nous intéresse pas.

Cela peut paraître bizarre ou cynique, mais nous fonctionnons effectivement selon une logique de numerus clausus.

Pour les relations amoureuses, par exemple, il n’y a qu’un seul poste à pourvoir (du moins pour les monogames). Pour les autres types de relations (professionnelles, amicales, etc.), c’est la même chose.

 Il y a par ailleurs une limite au nombre d’individus avec lesquels on peut entretenir une relation stable. Cette limite, qui s’appelle le nombre de Dunbar, a une valeur admise de 150 individus.

Une nouvelle relation représente donc à la fois un investissement (pour la construire) et une perte (celle d’une autre relation établie).

 

2 – « Moi non plus, je ne vous aime pas » :  PdVS : -/-

Problématique principale :

Vulnérabilité de l’écouté

Piste de solution :

Acceptation inconditionnelle de l’écoutant

S’ouvrir à l’autre, c’est lui donner l’occasion de nous blesser. Ne pas communiquer constitue alors un moyen de se protéger de l’autre.

Voici 3 types de pensée, appartenant à la position de vie sociale :  – / – , qui font obstacle à la communication. :

A – « Vous m’avez blessé(e) »

Dans une relation, il y a nécessairement des attentes, plus ou moins explicites : sincérité, loyauté, bienveillance, respect de certaines valeurs ou de certains besoins. Ces attentes, sont parfois déçues.

Celui qui a été offensé va alors utiliser le silence à plusieurs fins :

  • Signifier son mécontentement. Un silence est parfois lourd de sens. En cela, la non-communication est une forme de communication. Comme l’a dit Paul Watzlawick : « on ne peut pas ne pas communiquer ».  
  • Se mettre en retrait dans la relation pour la protéger (notamment en évitant de dire quelque chose qu’on pourrait regretter ensuite).
  • Punir l’auteur de l’offense en lui retirant l’attention précédemment accordée.

Ex. Quand un jeune enfant s’obstine à dire des choses inconvenantes pour provoquer ses parents, la meilleure des réponses de leur part est de l’ignorer.

B – « Vous n’écoutez pas »

Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi les gens allaient chez le psychiatre ou le psychologue. Je pensais que parler à ses amis suffisait… J’étais bien naïf.

En réalité, la plupart des gens (et les amis ne font pas exception) n’écoutent pas vraiment :  ils sont distraits, coupent la parole, ramènent tout à eux, jugent, donnent des solutions à l’emporte-pièce.

Savoir écouter est une compétence rare.

Par « écoute », j’entends : pleine attention, curiosité, bienveillance, non-jugement, capacité de synthèse, questionnement puissant, capacité à interroger ce qui se joue au-delà des mots.

De fait, lorsque quelqu’un ne se sent pas convenablement écouté, il se ferme et en nourrit du ressentiment vis-à-vis du non-écoutant.

Ex. La probabilité pour un médecin d’être poursuivi en justice dépend bien moins de sa compétence que de la manière dont il traite humainement ses patients.

C – « Nous n’avons rien en commun »

On sous-estime souvent à quel point les gens peuvent être différents. Parfois, trop pour pouvoir interagir de manière satisfaisante.

L’immense majorité des gens n’ont pas le même quotidien que nous, ne s’intéressent pas aux mêmes choses que nous, ne parlent comme nous… Bref, nos « cartes du monde » (vécu, valeurs, croyances, références culturelles) sont trop peu compatibles… Nous ne parvenons pas à trouver suffisamment de points d’accroches sur lesquels construire la relation, malgré des efforts sincères et répétés.

Ex. Dans l’émission : « Mariés au premier regard », les candidats se rencontrent au moment de se dire : « oui ». Chaque couple est formé par des entremetteurs professionnels selon des critères « scientifiques ». Il s’agit pour chaque couple de vivre ensemble et de voir si la relation est viable et pérenne. Résultat : aucun des 9 couples formés sur les deux premières saisons (2016 et 2017) n’a tenu plus de 6 mois.

 

3 – « Ne vous dérangez pas pour moi » :  PdVS : -/+

Problématique principale :

Manque de connaissance de soi et / ou d’estime de soi de l’écouté

Piste de solution :

Incitation par l’écoutant à trouver des ressorts de courage permettant à l’écouté de se livrer

Attention : certaines personnes ont par nature le verbe rare. On les qualifie de timides, discrets, introvertis. Je ne parle pas de ça ici. Je parle de silence résultant d’un complexe d’infériorité ou d’un manque de maturité émotionnelle.

Voici 3 modes de pensée, appartenant à la position de vie sociale :  – / + , qui font obstacle à la communication.

A – « N’allez pas penser que je suis une mauviette »

Dans la culture populaire du 20ème siècle, parler peu et garder ses sentiments à l’intérieur, était le signe ultime de virilité. Plusieurs acteurs mythiques incarnent cela : Humphrey Bogart, Clint Eastwood, John Wayne, Charles Bronson ou Steve McQueen.

Cet idéal fantasmé de héros solitaire, taiseux, inébranlable a influencé plusieurs générations successives de jeunes hommes et de jeunes femmes.

Mais « encaisser silencieusement », « jouer les fiers à bras » revient souvent à mettre un masque pour cacher sa fragilité, dans un monde perçu comme dur.

De nombreuses personnes tendent à minimiser le traumatisme qu’elles ont subi (accident, deuil, viol, etc.). Elles ne veulent pas passer pour des victimes, des geignards, des faibles. Mais ravaler sa souffrance peut avoir des conséquences néfastes sur l’équilibre psychologique à moyen et long terme (angoisses, insomnies, accès de violence, etc.).

B – « Je ne me comprends pas »

S’il faut reconnaître un mérite à Freud, c’est celui d’avoir fait mis en avant la notion d’inconscient, qui représenterait la partie immergée de notre personnalité.

Les raisons pour lesquelles nous pensons et nous agissons comme nous le faisons nous échappent parfois. Plutôt que d’avancer des explications confuses, nous nous contentons de phrases toutes faites (“j’ai vu rouge” , “j’ai eu une pulsion”, « c’est comme ça ») ou restons silencieux.

Les chroniques judiciaires regorgent d’exemples de gestes inexpliqués, dont les auteurs n’ont pas de pathologie mentale connue et pour lesquels ils n’avaient donné aucun signe avant-coureur. Glaçant.

C – « J’ai trop honte »

La fierté, l’ego, le souci d’image sont autant de raisons de garder le silence. Nous ne sommes pas parfaits, mais les autres n’ont pas besoin de la savoir.

Certains de nos besoins, désirs ou pensées ne nous paraissent pas avouables. Les partager, ce serait se jeter en pâture aux autres.

Ex. Il y a encore quelques années, il n’était pas rare qu’un mineur avouant son homosexualité à ses parents soit chassé du foyer familial et mis à la rue… La marche des fiertés, ce n’est pas que de la techno et des déguisements, c’est avant tout le moyen de signifier au reste du monde qu’on assume ce qu’on est et qu’on a les mêmes droits que les autres.

Dire au monde ce qu’on redoute qu’il sache et ce qu’il n’a pas envie d’entendre demande une grand courage, mais le jeu en vaut souvent la chandelle, notamment pour :

  • L’effet cathartique et libératoire (« I’m gay !! »)
  • La chance de se faire aider (par exemple en cas de pensées suicidaires )
  • Le fait de briser de silence, donnant à ceux qui sont dans la même situation de l’opportunité de s’exprimer (#MeToo)

 

CONCLUSION

Nous venons de le voir, les raisons pour lesquelles le dialogue entre deux personnes ne s’établit pas ou se rompt sont complexes et diverses.

On peut les ranger en trois catégories, correspondant à des positions de vie sociales de l’Analyse Transactionnelle.

En tant qu’êtres sociaux, communiquer est dans notre nature. Le mutisme doit nous alerter vis-à-vis de l’écouté ou de l’état de notre relation avec lui.

ET VOUS ?

Qu’est-ce que vous ne dites pas ? À qui ne le dites-vous pas ? Comment ne le dites-vous pas ?

Qu’allez-vous faire pour changer cela ?

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